Le Comte vert et la Croisade

Publié le par Cabaret

 

Le comte vert et la croisade

 

 

(Amédée VI Comte de Savoie née le 04 janvier 1334 à Chambéry et mort le 01 mars 1383 à San Stefano):

 

 

 

Amédée VI, comme tous les grands princes du moyen âge, désirait sa croisade, et il l'eut. Il ne s'agissait plus, comme aux siècles précédents, des Arabes et des Sarrasins, mais des Turcs, dont la puissance grandissait dans des proportions redoutables pour l'Occident chrétien. L'Empire byzantin, sous leurs coups répétés, s'était graduellement rétréci à Constantinople et à sa banlieue. Il fallait lui porter secours, ce qui n'était pas facile, en raison de la distance. La question religieuse compliquait encore les choses, puisque les Grecs étaient schismatiques à l'égard du Siège de Rome. Des tractations entre la papauté et la cour impériale de Byzance s'étaient nouées dès 1343, vrai marchandage par lequel l'Occident s'engageait à secourir l'Orient chrétien, moyennant que celui-ci abjure son schisme et se rallie à l'Eglise romaine. En 1363, à l'occasion d'un nouveau voyage en Avignon, le Comte Vert se déclare prêt à tenter l'aventure. Aux motifs religieux s'ajoutaient pour lui d'autres considérations: il était cousin par alliance de l'empereur byzantin Jean Paléologue; en outre, sa qualité de chef de la Maison de Savoie lui permettait de reprendre les prétentions de la branche cadette sur l'Achaïe; c'était aussi une occasion de débarrasser le pays des routiers qui s'y étaient infiltrés, en les enrôlant pour l'Orient. C'est pourtant bien l'élément chevaleresque qui paraît avoir eu la part prépondérante dans cette entreprise lointaine. Car c'est en relation avec la croisade projetée que le Comte Vert créa l'Ordre du Collier de Savoie, appelé plus tard l'Ordre de l'Annonciade, et qui devait grouper quinze membres choisis parmi les chevaliers les plus illustres. Il l'institua en 1364,  d'entente avec son inséparable ami Guillaume de Grandson, et ce grand Vaudois surnommé le Preux en fut ainsi le premier membre. Les seigneurs appelés à faire partie de cet Ordre de chevalerie devenaient "compagnons et frères" du comte, et ils portaient un collier avec trois lacs d'amour "à la devise Monseigneur", c'est-à-dire à la devise de la Maison de Savoie  Fert. ( Le sens de ce vocable n'a jamais été élucidé de manière décisive). On peut voir encore aujourd'hui peint à la voûte de l'Eglise de Moudon l'Ecu de Savoie entouré du Collier de l'Annonciade. Pour son expédition d'Orient, Amédée convoqua ses vassaux, et des troupes de volontaires augmentées de mercenaires milanais, anglais et allemands. Si les milices communales vaudoises ne furent pas atteintes par l'ordre de marche, en vertu des franchises du pays, en revanche plusieurs seigneurs du pays de Vaud suivirent leur prince au delà de la mer: Guillaume de Grandson et son fils Oton, Guillaume d'Estavayer, Pierre d'Oron, Georges des Clées, Gérard de Senarclens, Aymon de Prez, Jaques de Grandson, Antoine d'Yverdon, le chevalier de Bottens et celui de Gland, François de Pontverre-Aigremont, un nommé Thomas Bize de Moudon, et deux Provannaz, probablement aussi de Moudon, et d'autres dont l'état nominatif ne nous est pas parvenu. Après avoir remis la direction de l'Etat à la comtesse, pour la durée de son absence, Amédée quitte la Savoie avec 1500 hommes au printemps 1366. A Venise, il fait fréter une flottille de quinze galères, six vénitiennes, six gênoises et trois marseillaises; Celle qui lui était réservée personnellement était peinte en vert : on voyait flotter à son mât une grande bannière aux couleurs de Savoie,

avec une banderolle verte et un gonfanon bleu semé d'étoiles d'or, avec une image de la Vierge. Le comte et son ami Guillaume de Grandson, qui se promènent plusieurs jours en gondole sur les canaux de Venise, en visitant pieusement les églises, se font encore confectionner manteaux, chaussures et toques de couleur verte; même les lances d'Amédée sont peintes à cette couleur: c'est véritablement la Croisade du Comte Vert. Le  caractère naval de l'expédition ne prend pas Amédée au dépourvu. Il édicte des ordonnances "sur le gouvernement d'aller sur la mer", qui fixent avec précision l'ordre de navigation, les compétences des amiraux et le code des signaux de jour et de nuit. Le seigneur savoyard Etienne de la Baume, grand amiral, navigue en tête du convoi avec les galères de Gênes; le comte et ses vassaux suivent avec celles de Venise; les Marseillais ferment la marche. Chaque nef porte de cent à deux cents hommes.

 

 Partie de Venise le 11 juin 1366, la flottille du Comte Vert suit la Mer Adriatique jusqu'à l'île d'Eubée, dont elle fait sa base militaire. Les troupes débarquent devant Gallipoli qui se rend après cinq jours de siège: les opérations s'annonçaient bien. Amédée laisse une garnison dans la ville et le gros de l'armée se réembarque pour Constantinople, qu'elle touche en septembre, non sans avoir subi de violentes tempêtes dans la Mer de Marmara. Le comte de Savoie est bien accueilli par la cour de Byzance qui met à sa disposition un palais situé sur la splendide Corne d'Or; mais il apprend en même temps la mésaventure dont vient d'être victime le basileus, ( Titre que portait l'Empereur d'Orient) retenu traîtreusement par les Bulgares, alors qu'il rentrait de Hongrie. Le devoir urgent du comte était de délivrer son impérial cousin, mais du coup la glorieuse croisade contre les Turcs infidèles se muait en une banale expédition contre les Bulgares chrétiens!

 

 

 

De nouvelles galères sont alors frétées et armées, dont deux sont fournies par l'Impératrice, et l'on vogue bientôt sur la Mer Noire pour gagner les bouches du Danube, tout en faisant la chasse aux bateaux turcs. Le siège de Mesembria est poussé vigoureusement par terre et par mer, et sous l'action d'engins de guerre fabriqués sur place, la citadelle bulgare est emportée d'assaut. Le gros du corps expéditionnaire se porte sur Varna, plus difficile à prendre, tandis que Guillaume de Grandson, comme second capitaine, met le siège devant la  forteresse d'Aquila (Aidos). Le roi des Bulgares, inquiet, offre la paix: l'empereur est libéré et Mesembria cédée au Comte Vert qui s'y était déjà créé une résidence. Mais la place était difficile à conserver, et le climat malsain menaçait de décimer les troupes. Après y avoir laissé quelque temps une garnison, Amédée céda sa conquête à l'empereur pour le prix de quinze mille florins, qui ne lui furent d'ailleurs jamais payés en entier. Après un retour triomphal dans la capitale du Bosphore, le comte et sa suite font un séjour de repos au palais impérial et se recréent en organisant des régates et des fêtes nautiques. Mais Amédée se sent pris de scrupules; n'a-t-il pas promis au souverain pontife de pourfendre les Turcs ennemis du nom chrétien? Il décide de passer de nouveau à l'action: deux forteresses turques de la Propontide tombent aux mains de ses troupes, et le pavillon de Savoie y est hissé. Puis le prince rentre pour la seconde fois Constantinople, pour y organiser le retour.

C'est dans le courant du mois de juin 1367 que les nefs du Comte Vert quittent les rives enchanteresses du Bosphore: elles font halte à Gallipoli pour y recueillir la garnison savoyarde, la ville est donnée en cadeau aux Grecs, qui peu après seront forcés de l'abandonner de nouveau aux Turcs. Le 31 juillet, après plusieurs escales, les croisés entrent dans les lagunes de Venise. Or, c'était justement l'heure historique où la papauté, après soixante années de résidence à Avignon, allait réintégrer son siège de Rome. Amédée décide aussitôt de se rendre dans cette ville, où le pape Urbain V venait de faire son entrée. Monté sur une mule, le Comte Vert traverse successivement Padoue, Plaisance, Pise et Sienne, et arrive au milieu d'octobre dans la Ville éternelle. Il y visite les églises et obtient du saint-Père l'absolution générale pour lui et ses compagnons. Il en repart à la fin du mois pour Florence, Bologne et Pavie; le 10 décembre, il est à Chambéry, qu'il quitte aussitôt pour se rendre à Evian, où il retrouve la comtesse, venue à cheval à sa rencontre de Lausanne par Vevey et Villeneuve.

 

 Cette belle aventure ne rapporta exactement rien, ni au comte Amédée, ni aux Byzantins qu'il s'agissait de secourir. Et sous les dehors prestigieux de cette expédition orientale, on discerne des éléments peu reluisants. Bien des hommes avaient laissé leur vie chez les Bulgares; d'autres avaient été mutilés par la sauvagerie des Turcs. Des seigneurs s'étaient ruinés dans les fêtes de Constantinople et avaient dû mettre leurs effets en gage. Tout en faisant célébrer des messes dans les églises byzantines, le comte se laissait offrir des esclaves du sexe féminin par les trafiquants orientaux. Et pour pouvoir rentrer, il dut contracter de gros emprunts auprès des banques de Constantinople. Mais cette expédition d'Orient couvrit de gloire le chef et les participants. Guillaume de Grandson, venu avec ses seize chevaux et ses six valets de pied, a brillamment représenté le Pays de Vaud. Il fut le bras droit du Comte Vert durant toute la croisade,et c'est peut-être de ce voyage d'Orient et des splendeurs artistiques qu'il y avait contemplées, qu'il a rapporté, tel autrefois le comte Amédée V rentrant d'Italie, l'idée des belles fresques qu'il fit peindre dans le chœur de l'église de Ressudens, en sa seigneurie de Grandcour. Elles y subsistent encore aujourd'hui, peut-être comme un mémorial de cette fière aventure d'outre-mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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