La mort du Comte Vert

Publié le par Cabaret

                                                     

                                                                                                         La mort du Comte vert

 

 

Cinq ans ne s'étaient pas écoulés qu'Amédée se trouva engagé dans une nouvelle campagne au delà des Alpes. Il avait pris la tête d'une coalition suscitée par la papauté contre les Visconti de Milan, dont la puissance et le despotisme menaçaient tous leurs voisins. Les opérations autour d'Asti, en juillet et août 1372, fournissent à plusieurs seigneurs du Pays de Vaud l'occasion de montrer leur bravoure. Le seigneur de Cossonay et le comte de Gruyère, ainsi que Guillaume et Jean de Grandson y cueillirent quelques lauriers, tandis que Jean de Montfaucon, seigneur d'Orbe, y trouvait une mort héroïque.   

 

 

 

Ce beau règne devait finir tragiquement. Victime de son goût de l'aventure et de ses hautes ambitions politiques, le Comte Vert trouva une mort sans gloire dans une dernière expédition outre-monts. Il s'agissait de soutenir les prétentions du prince français Louis d'Anjou au trône de Naples, prétentions que soutenait le pape d'Avignon, pour faire échec au pape de Rome. Outre des avantages territoriaux en Piémont, qui lui étaient garantis d'avance en cas de succès, le comte voyait dans cette affaire le moyen d'étendre son influence en Italie pour contrebalancer la puissance de son ennemi, le duc de Milan. C'est en janvier 1382 que la cour de France décida l'expédition napolitaine; Amédée VI s'engagea à fournir pour sa part 1100 "lances", c'est-à-dire environ 11'000 hommes.

 

  

 

Les préparatifs durèrent tout le printemps: le bailli de Vaud procéda à l'achat de chevaux et de matériel qu'il rassemblait à Moudon. Il enrôlait des cavaliers. Au départ,

 il s'arrêta à Lausanne pour y attendre des hommes recrutés en Bourgogne et pour leur avancer leur solde.









Au milieu de mai le Comte Vert est encore au château de Morges; puis il quitte notre pays pour la dernière fois, et s'embarque sur le Rhône à Seyssel, le 20 mai, pour descendre en Avignon. Reçu magnifiquement par le pontife Clément VII, il passe onze jours à Avignon,

à discuter avec le duc d'Anjou. Il fait dire des messes à Notre- Dame des Doms pour le succès de la campagne, et - selon son habitude - il fait renouveler et compléter son équipement à sa couleur favorite: jusqu'au bout il restera le "Comte Vert". En juin, l'armée franchit les Alpes

 pour passer du Dauphiné en Piémont, et se regrouper à Suze et à Turin. L'entourage immédiat du comte est plutôt savoyard, à l'exception cependant du chevalier Hugues de Grandson,

d'Amédée de Blonay et de Thomas Bize de Moudon; l'un des ménestrels du comte est un Morgien. En revanche, de nombreux Vaudois grossissent les rangs de la troupe; une quinzaine d'entre eux, armés de piques,

tiennent garnison à Ivrée, au Val d'Aoste, pendant la plus grande partie du mois de juin. Louis II,

sire de Cossonay, commandait 24 "lances" et François de Montagny quatorze. Les principaux représentants du Pays de Vaud à l'armée d'Italie étaient Rodolphe de Gruyère,

 Richard de Vufflens,

Pierre de Blonay, Jean de Mont, Jacques de Colombier,

Gérard d'Estavayer, Jean de Bussy, Hugues de Dommartin, Jaques de Châtonnay,

 Gérard de Moudon, Anselys de Duin, Jean de Corcelles, Pierre d'Avenches, François de Bursinel, Gérard de Cheseaux, Louis de Bière, Jean de Senarclens, Louis de Vernet (Aigle), Guillaume et Henri de Grandvillars, Jean Grasset de La Sarraz, les chevaliers de Bettens,

de Blonay et de Saint-Martin, Humbert et Pierre Allamand,

Jean Mestral, Jean de Provannaz, enfin quelques bourgeois de Moudon et d'autres villes vaudoises.

 

"banniere appartenant a la famille de Blonay, 15eme siecle"

 

 

 

 L'armée quitte Turin le 8 juillet, passe Asti et Alessandria, et campe quelques jours

 près de Pavie. De là, le grand pavillon vert d'Amédée VI est embarqué sur le Pô jusqu'à Plaisance, où le comte loge au couvent franciscain. Le 2 août, on touche Parme, et l'on s'achemine

 sur Modène et Bologne. Le comte se prodigue en aumônes aux églises et aux hôpitaux, tout en dépêchant et recevant des courriers pour nouer des relations utiles avec les villes

 et les seigneurs du pays. A partir de Ravenne, atteinte le 15 août, l'état sanitaire de l'armée commence

 à donner des inquiétudes: à Ancône, il faut laisser en arrière de nombreux malades. En septembre, la marche se poursuit vers Spolète et Aquilée; à la fin octobre, la troupe arrive enfin à Caserta, près de Naples. Là, le Comte Vert, indisposé depuis quelque temps déjà, se fait faire une saignée

 par son barbier, sans obtenir d'amélioration sensible. L'expédition s'enlise à cause des hésitations de Louis d'Anjou, et les mois de décembre et de janvier passent sans amener ni décision

 militaire ni solution diplomatique. Amédée était demeuré à Montesarchio, au diocèse de Bénévent, du 21 novembre au 30janvier. Comme la situation paraissait sans issue et que sa santé s'altérait de jour en jour, il décida de rebrousser vers le nord, dans la direction des Abruzzes;

il s'arrêta à San Stefano le 15 février. La peste venait de se déclarer dans le camp. Le comte voit mourir un à un quelques-uns de ses plus fidèles compagnons, entre autres le sire de Cossonay

. Lui même, dès le 19 février, ne peut plus quitter le lit. Le 27, il dicte ses dernières volontés et remet à son maréchal,

 Gaspard de Montmayeur, le fameux anneau de Saint-Maurice, symbole mystique du pouvoir dans la famille de Savoie: ce gentilhomme avait pour mission de le rapporter au fils et successeur d'Amédée. Dans la nuit du 1er mars 1383, le Comte Vert expire en présence de Louis d'Anjou,

 du comte de Genève et de plusieurs autres seigneurs.

 

 

 

Cette mort lamentable donne le coup de grâce à une expédition déjà sérieusement compromise. Les soldats se débandent et cherchent à rentrer au pays par leurs propres moyens pour échapper à ce climat insalubre. Sur 43 capitaines, 14 avaient déjà succombé; les autres

 ramènent leurs troupes chacun pour son compte, et comme ils peuvent. Sous la direction de Gaspard de Montmayeur, les familiers du prince se préoccupent de ramener sa dépouille mortelle en Savoie. Il fallait s'entendre avec le roi de Naples pour l'embaumement

 et le transport du corps. C'est Thomas Bize qui est dépêché à Naples dans ce but avec quelques autres. Ce Moudonnois fidèle est aussi sur le bateau qui quitte Naples le 28 mars,

avec le cadavre, auprès duquel des religieux récitent sans discontinuer les oraisons des trépassés

et célèbrent des messes de requiem. Plusieurs autres Vaudois sont là, à veiller le corps de leur prince, dans la chambre funèbre aménagée sur le bateau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Pendant l'escale d'Alberga (Riviera Ponente), le maréchal Gaspard de Montmayeur

meurt à son tour. A Savone, près de Gênes, où le navire jette l'encre le 11 avril, on dépose le corps dans une hôtellerie; l'argent commence à manquer, et l'on en est réduit à mettre en gage 

 les joyaux du défunt, et à emprunter des chevaux pour ramener le corps au pays. C'est encore Thomas Bize qui s'occupe de ces questions et qui se procure une litière drapée de noir et marquée

 aux armes de Savoie pour y placer la bière. Ainsi reviennent  tristement à travers le Piémont, à petites journées, les quelques cent trente compagnons du Comte Vert, rescapés du désastre

 de Naples. Sur leur passage se pressent bourgeois et villageois éplorés. La comtesse envoie une troupe à la rencontre du cortège, et, par l'entremise du curé de Romont, elle fait prescrire dans tout le pays

 la célébration d'offices pour le repos de l'âme du défunt. Le convoi funèbre, entouré de quinze hommes portant torches, parvient le 8 mai au lac du Bourget, à Hautecombe, où l'attendaient

la Grande Comtesse et son fils, avec de nombreux dignitaires, parmi lesquels Guillaume de Grandson, Louis III de Cossonay et l'évêque de Lausanne, ainsi que d'un nombreux clergé chargé de dire les messes mortuaires; une délégation était même venue de Berne. L'animation fut intense ces jours-là sur le lac sillonné d'embarcations. Après la sépulture, un grand dîner fut servi à tous les assistants,

C'est ainsi que le glorieux Comte Vert, le comte-chevalier, descendit dans la paix sépulcrale,

 auprès de ses aïeux, à l'ombre de la grande abbaye des rives du Bourget. Il était âgé de quarante-neuf ans; il avait régné quarante ans.

 

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